L'Auberge Virtuelle

La Mine d'Opale

L’étrave de La Clara fendait en silence une mer d’huile, baignée de la seule lueur des étoiles. A la barre, Hilaire fixait alternativement son regard sur le seul point lumineux de la côte, le feu allumé par son père afin que sa descendance retrouve sans encombre le chemin du bercail, et sur sa sœur, vigie attitrée de son navire.
Le brouillard, sur lequel Hilaire aurait dû pouvoir compter à cette époque de l’année, en cette toute fin de nuit, était absent. La possibilité d’être repéré par les garde-côtes l’obligeait donc a prendre des risques en longeant au plus près les falaises, garnies à leurs pieds de rochers affleurants. Afin d’éviter toute collision pouvant être fatale à La Clara et à sa précieuse cargaison, Laurine s’était penchée sur la proue, plissant les yeux afin de repérer à la surface toute vaguelette suspecte, caractéristique de la présence d’un obstacle juste en dessous.
Marius et Lucas, qui avait fini d’affaler prestement la voile, s’emparèrent chacun d’un aviron, le reste du périple devant être réalisé à leur force de leurs bras.

Laurine fit brusquement des signes de la main. La Clara poursuivait alors sur l’élan que lui avait fournit le vent dans sa voile, Marius et Lucas n’ayant pas fini de s’installer pour ramer. Hilaire donna quelques coups de barre en suivant les consignes muettes de sa sœur, priant pour être une fois encore suffisamment alerte pour éviter l’accident.
Leur manœuvre coordonnée permit d’éviter le pire mais contraignit Hilaire à s’éloigner du bord de la falaise. Une fois sorti d’affaire, il jeta alors un œil inquiet vers le haut de celle-ci, cherchant à repérer d’éventuels garde-côtes.

Ils étaient là ! Leurs ombres de mauvaise augure se dessinaient contre la pâle lueur des étoiles. Il entendait même leurs voix à présent et y reconnaissait avec frayeur celle, grave et menaçante, d’Olric, le seul garde-côte incorruptible du Royaume.
Se tournant vers ses frères, il leur transmit sans bruit les consignes à suivre pour se sortir de ce pétrin : se rapprocher prestement et silencieusement du pied de la falaise. Alors que les avirons frappaient en douceur et en cadence la surface de l’eau, Hilaire retenait son souffle, le regard fixé sur les silhouettes qui surplombait La Clara.

Au bout de plusieurs minutes il se tourna vers les membres de sa fratrie et leur dit avec un grand sourire que barraient trois cicatrices verticales : « Il semblerait que les Leroy ont encore roulé ces badernes de douaniers ! La tradition familiale se poursuit donc, et pour le meilleur ! »

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« P’pa ! M’man ! On en ramène pour une petite fortune ! »
Hilaire avait, comme à son habitude lorsqu’il revenait d’une de ses expéditions maritimes, poussé vigoureusement la porte d’entrée de la maison familiale, pensant ainsi surprendre agréablement ses vieux parents.
Il était suivi par un Marius hilare qui renversa sur la table de la salle à manger un gigantesque panier d’osier plein à craquer, que seuls ses bras énormes étaient capables de porter, et d’où se déversèrent des poissons luisants bientôt suivis par des poches de cuir gonflée comme des baudruches.

Ces parents restèrent figés : son père assis, presque avachi, au bout de la longue table en chêne rectangulaire et sa mère debout à côté de son mari, la main crispée sur son épaule. Ils jetèrent à peine un regard dans la direction de leurs fils, leur attention se tournant vers le fond de la pièce, à peine éclairé par le feu qui crépitait dans le foyer.
Pivotant sur lui même, Hilaire y vit une silhouette décharnée, assise en face de son père et dont la main droite était appuyée sur une canne en bois.

« Hilaire, c’est une heureuse nouvelle en effet que cette cargaison d’épices, dit la silhouette d’une voix pointue, il y en a pour une petite fortune assurément. Reste à voir si vous aurez le temps d’en profiter.
- Personne ne vient menacer ma famille en ma présence, répliqua furieusement Hilaire en sortant sa dague de son fourreau, tu vas retirer immédiatement ce que tu as dit vieux fou, ou je t’arrache la langue !.
- Ecoute-le donc ! » trancha son père d’une voix forte mais tremblante d’anxiété qu’Hilaire ne lui connaissait pas.
Il s’immobilisa, le visage figé dans une expression de surprise lui donnant un air presque stupide, tandis que Marius ramassait en hâte les poches de cuirs et les poissons qui glissaient lentement de la table sur le sol, comme s’il cherchait désespérément à cacher les preuves de leur forfait.

« Ton père a raison Hilaire : écoute-moi, fais ce que je te demande et toi et ta famille de bandits pourront quitter la région avec une véritable fortune. Dans le cas contraire, tes frères et toi finiront au bagne et ta sœur dans un de ces bordels qui suivent les troupes de l’Empereur lorsqu’il est en campagne. Mais assieds-toi donc, mon histoire est un peu longue. »