L'Auberge Virtuelle

Sarah (Seule dans New-3spérance)

Sarah fit une moue de déception lorsqu’elle vit apparaître le visage de son commanditaire à l’écran.
« Octavius Ballinger, se dit-elle, c’est une mission qui va sentir la boue… »
Octavius était généralement chargé chez Oculus des missions les moins prestigieuses, celles qu’on laissait pour une raison ou pour une autres à des mercenaires externes à la corpo, voire à des rebuts du programme New Frontier, des super-augmentés dont le corps ou l’esprit avait fini par défaillir, les rendant inaptes à l’intégration des corps d’élite.

Rentrant chez elle de la zone d’entraînement au tir en réalité augmentée (où elle avait comme d’habitude sauvé tous les otages et éliminé l’ensemble des terroristes en un temps record), elle avait pourtant été enthousiaste un court instant en voyant l’Oculus Book flambant neuf arrivé comme par miracle sur la table de son salon : enfin la corpo s’était décidée à lui fournir une mission digne d’elle, de l’entraînement qu’elle avait suivi, et des augmentations qu’ils lui avaient payées.
Elle n’en était que plus dépitée…

Elle écouta néanmoins d’une oreille distraite les consignes qu’Octavius, dont la grosse face couvrait l’ensemble de l’écran, lui égrenait d’une voix grave et monocorde.
"La cible est Spiros Giannopoulos, le patron du Dispensaire, une sorte de mac pour poules de luxe. Il fournit également des substances et puces illégales en tout genre. Le tout dans la plus grande discrétion, garantie par son établissement à sa clientèle fortunée. Il semblerait qu’il soit cependant devenu trop gourmand ces derniers temps et qu’il a cherché à compromettre des gens très bien placés chez Oculus. La sentence est donc tombée : il faut le faire disparaître en ayant préalablement supprimé les documents sensibles. A toi de trouver où ils sont et sous quelle forme. Ne merdouille pas, il a apparemment fait en sorte qu’ils soient diffusés automatiquement dans la matrice s’il lui arrivait quoi que ce soit.
Ah, j’oubliais : ne traîne pas, j’en connais un qui en a marre de cracher au bassinet ! La mission doit être réglée pour demain soir, avant le prochain débit du client ! "
La vidéo se terminait sur un rire gras d’Octavius.
Sarah ne put s’empêcher de sortir ses griffes de métal afin de lui transpercer le visage (geste qu’elle regretta aussitôt) et l’Oculus Book rendit l’âme sans un bruit…

Et comme une mauvaise nouvelle ne venait jamais seule, son iPhone sonna : c’était Visto, son trafiquant de petit frère. Et s’il appelait, c’est qu’il avait besoin d’aide… tout de suite.

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Sarah ne pouvait distinguer qu’une vague figure encapuchonnée sur l’écran de son iPhone et n’entendre que des cris menaçants, assez distants.
« Visto, c’est bien toi ? Qu’est-ce que tu fous dans le noir ?
-C’est bien moi, répondit-il d’une voix basse, et je suis planqué car Hajar et ses Pirates veulent me faire la peau. Il a appris je ne sais comment que je l’avais balancé.
-Tu as balancé ton fournisseur au flics ?
-Non, pas aux flics, mais… mais on s’en fout ! Viens me chercher, ils sont vraiment vénères ! Je le sens pas du tout cette fois-ci !
-Tu es chez toi ?
-Où veux-tu que je sois ! »

Sarah raccrocha brutalement puis alla chercher son Heckler & Koch MP7SD3 qui était accroché au râtelier du mur du salon : son silencieux était toujours le bienvenu lorsqu’il fallait travailler discrètement, et quelques rafales bien placée suffisait la plupart du temps à calmer les esprits des personnes motivées, mais pas au point d’y laisser leur peau.

« Il va falloir que je retourne aux Puits. Ça ne me manquait pas, se dit-elle ».

Elle n’y était pas retournée depuis l’accident, et l’idée d’être de nouveau confrontée au lieu de son échec le plus cinglant (et de quitter son appartement rutilant de l’arcologie d’Oculus pour la fange des bas-fonds) ne la tentait guère
Mais puisqu’il s’agissait de son petit frère chéri auquel elle devait tant… elle se précipita dans l’ascenseur privatif du couloir de l’entrée et appuya sur la seule destination possible : celle du box de sa Kawasaki.

Sarah roula poignée dans le coin durant tout le trajet, se faufilant entre les voitures avançant au pas dans les bouchons de la conurb et grillant tous les feux. Elle savait bien que son treillis estampillé Oculus lui tenait lieu de laisser-passer vis-à-vis de tous les flics de la ville (il en serait autrement une fois dans le Puits 76, où un tel logo équivalait à porter une cible sur le dos).

Peu importe, la seule chose qui comptait était qu’elle arrive à temps. Avant que Visto ne se soit fait trouer la peau bien sûr, mais également avant qu’Octavius ne repère qu’elle se trouvait dans un lieu fort éloigné de celui de la mission qu’il lui avait confié. Il n’était pas bien malin, mais il n’avait que cela à faire après tout : surveiller les ressources de la corpo qui était sous sa responsabilité.

Elle n’eut pas besoin d’être arrivée à destination pour comprendre qu’elle n’avait pas été assez rapide : une colonne de fumée commençait à s’élever dans le ciel à quelques centaines de mètres devant elle, exactement à l’emplacement de la cahute de Visto.

« Merde, et merde ! »

Arrivée sur place quelques secondes plus tard, le spectacle des Pirates dansant autour du feu de joie qu’était devenue la mansarde de Visto lui glaça le sang. Mais les hurlements en provenance de cette dernière lui indiquèrent presque paradoxalement que tout n’était pas encore perdu.

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« Il est encore vivant ».
Elle repéra une fenêtre pas encore envahie par les flammes et remit les gaz.
Ça allait être tendu : la cahute de Visto était sur pilotis et la fenêtre se situait bien au dessus du sol.
Une fois sa Kawa à fond de train, elle enclencha le régulateur de vitesse et le stabilisateur puis se mit debout sur sa selle, prête à bondir.
« Trois secondes, j’ai trois secondes ».
Elle franchit le cercle des Pirates médusés, se détendit et la fenêtre éclata, projetant aux alentours des bris de verres tranchants qui vinrent se ficher dans son armure dermique.
Elle retomba à quatre pattes sur le sol, telle une chatte.
La silhouette hurlante de Visto se trouvait dans un angle de la pièce.
« Une »
Elle bondit sur lui et le prit dans ses bras sans effort. Ses hurlements cessèrent aussitôt.
« Deux »
Puis elle fracassa la fenêtre située à l’opposé de celle par laquelle elle était entrée, prit appui sur le rebord et sauta sur sa Ninja qui fit une embardée sous le choc.
Elle reprit rapidement le contrôle de sa machine, Visto posé comme un sac en travers du réservoir, et franchit une dernière fois les lignes des Pirates, dont certains commençaient à sortir leurs pétoires ridicules.
« Trois »
Plein gaz !

« Les nerfs synthétiques d’Oculus et l’entraînement d’Arcturus Yoon ont du bon finalement », se dit-elle, les balles sifflant autour d’elle.
« Appeler Prof ! » poursuivit-elle, cette fois-ci à voix haute.
Le visage du Prof, qui ressemblait étrangement à une ancienne star de ciné de la fin du 20ème siècle et dont elle avait oublié le nom, apparut quelques instant plus tard sur le cadran de sa moto.
« Aïe ! Tu as l’air d’avoir des contrariétés ma petite Sarah. Rien de trop grave j’espère.
-Plus que grave Prof. Visto est dans un pire état que le mien après l’accident. J’arrive avec lui.
-Ça promet d’être moche en effet. Tu peux me dire ce qu’il a, que je prépare ce qu’il faut ?
-Brûlures au deuxième degrés sur 10 à 20% du corps je dirais, quelques brûlures au troisième degré, plus une intoxication avec des fumées du combustion.
-Et toi, ça va ?
-La viande n’a pas été touchée. Que le synthétique.
-Evidemment, vu ce qu’il te reste de viande…Tu es sûre de n’être pas suivie ?
-Ça j’en suis sûre ! Ces abrutis n’ont pas eu le temps de comprendre ce qui se passait, dit-elle avec un sourire carnassier.
-OK. Je t’attends. »

Sarah tourna la tête pour la première fois vers son frère depuis qu’elle lui avait sauvé la mise. Il était inconscient à présent.
« Tiens bon frérot, tiens bon », dit-elle entre ses dents serrées, " Prof est le meilleur et je serais chez lui dans un instant".

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Prof passa plusieurs dizaines de minutes à ausculter Visto dans son cabinet flambant neuf, équipé de matériel dernier cri.
« Ça a l’air rentable d’être le doc des principaux truands de la ville », se dit Sarah.
Le toubib finit par se redresser et dit : « j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que ton frangin est bien moins amoché que tu ne l’étais après ton accident finalement. Tu n’es pas prête de me remplacer comme doc du rue ma petite. La mauvaise en revanche, c’est qu’il l’est bien plus que ce que tu m’avais annoncé tout à l’heure. Il va s’en sortir, mais avec des séquelles, à moins qu’il soit en mesure de se payer des implants…
-Tu sais bien que ce n’est pas le cas. Sans moi il ne pourrait même pas se payer tes services. Tu peux le garder combien de temps ? Je dois aller régler quelques affaires avec ceux qui lui ont fait ça avant de lui trouver un point de chute.
-Ne t’inquiète pas. Je le garde le temps qu’il faudra pour qu’il soit suffisamment remis. Cela te laisse largement le temps de t’occuper de tes petits soucis. A moins que tu aies perdu la main depuis le temps… »
Sarah ne releva pas la pique lancée par Prof mais quitta la pièce en lui tournant ostensiblement le dos. Ce n’est qu’arrivée à la porte donnant sur la rue qu’elle lui cria de prendre soin de son frère et de ne pas s’inquiéter pour elle.

Il allait lui falloir du pognon, beaucoup de pognon, pour remettre son frère sur pied. Et pour cela, il n’y avait que les extras.
Or elle appartenait à Oculus corps et âme et ne devait travailler que pour eux. Mais leurs missions étaient rares et payaient insuffisamment.
Elle n’allait pas avoir le choix que de trouver d’autres filons, sans se faire prendre. La corpo appréciait en effet très peu que ses ressources soient utilisées à autre chose que ses propres fins.
« Première chose à faire pour se remettre un tant soit peu à flot : aller régler son compte à Spiros », se dit-elle en remontant sur sa moto.
Elle avait sa petite idée concernant la cache que ce dernier utilisait pour conserver les données compromettantes. Ça promettait d’être amusant.

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Le Dispensaire était un de ces cubes moches en béton comme il en poussait tous les quatre matins à New-3spérance. Un néon flambant neuf en façade clignotait le nom de l’établissement de manière frénétique.
Deux gros bras en gardaient l’entrée avec une vigilance toute relative.
La nuit était bien avancée et l’activité dans l’établissement semblait battre son plein si l’on se fiait au va-et-vient incessant de la clientèle et au rythme des basses, que l’on pouvait ressentir même en étant situé à plusieurs dizaines de mètres de l’entrée.
« Les voisins doivent apprécier », se dit Sarah avec un demi-sourire.
Elle avait passé quelques minutes à faire discrètement le tour du Dispensaire afin d’identifier le moyen d’y pénétrer sans attirer l’attention. Elle ne tarda pas à se rendre compte en observant les modalités de filtrage à l’entrée que, lorsque l’on était un femme, sous réserve d’être jeune et jolie, le moyen le plus simple était de convaincre les deux gardes-chiourmes de l’entrée que l’on correspondait aux critères esthétiques attendus par la clientèle.

« Ma gueule devrait faire l’affaire, se dit-elle sans fausse modestie, en revanche, mon treillis qui sent le roussi va faire tache au milieu de ces minettes pommadées. »
Et les magasins Zara étant fermés à cette heure, il allait lui falloir se servir sur pied, en dépouillant une demoiselle esseulée qui aurait à peu près sa corpulence.
Elle enfourcha sa Ninja et remonta lentement le flot ininterrompu de fêtard qui se rendaient au Dispensaire, jusqu’à ce que sa proie fut repérée. Elle la dépassa et alla garer sa Kawa dans une petite ruelle adjacente.
Il allait falloir agir vite et bien pour ne pas se faire repérer et éviter l’intervention malencontreuse d’un éventuel galant de passage, ou plus embêtant, des flics.
Après avoir suivi quelques instants la minette dont la robe avait des motifs floraux et criards qui se modifiaient en fonction de l’allure de son pas, Sarah passa à l’action.
Tout se passa sans souci, tout du moins pour Sarah. La demoiselle, assommée et abandonnée dans un local poubelle et ayant troqué contrainte et forcée sa charmante tenue pour un uniforme usagé, allait, elle, devoir moucher rouge pendant quelques jours.
« Tout cet entrainement pour me retrouver à combattre des noctambules de 50 kilos. C’est vraiment du gâchis » se dit Sarah en admirant son reflet dans les vitrines avoisinantes où elle pouvait voir à quel point la petite robe lui allait à ravir.

Toute à sa fierté, elle ne vit pas le drone, pas plus gros qu’un crabe et estampillé Transcorp, qui la suivait pas à pas en courant sur les murs adjacents et dont la caméra intégrée suivait chacun de ses gestes.

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